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Un Nobel pour les prix

La valeur des titres sur les marchés peut-elle être anticipée ? Dans quelles mesures les agents influencent-ils ces valeurs ? Comment vérifier empiriquement ces assertions ?

Ce sont ces trois questions que le jury du prix Nobel d’économie a mis à l’honneur ce lundi 14 octobre 2013 en récompensant  trois spécialistes américains de l’analyse sur les prix marchés financiers: Eugène Fama, Lars Peter Hansen et Robert Shiller.

La valeur des titres du marché peut-elle être anticipée ? 

En 1965, Eugène Fama et Paul Cootner définissaient pour la première fois la notion d’efficience des marchés comme étant la capacité des marchés financiers à intégrer l’ensemble des informations disponibles, rapidement et sans erreurs dans l’évaluation de leurs prix. Par « intégration », Fama et Cootner entendaient « adaptation » des prix des produits financiers aux évolutions de l’offre et de la demande du marché. Ainsi, ces prix ne sont qu’un reflet des informations disponibles et consultables. De ce fait,  il est tout à fait possible de prédire avec exactitude leur valeur future. Fama est allé plus loin dans son analyse des marchés efficients en définissant rigoureusement  la condition d’efficience des marchés : un marché est dit efficient si « l’ensemble des informations disponibles concernant chaque actif coté sur ce marché est immédiatement intégré dans le prix de cette actif » (E. Fama, 1965). De cette définition, Fama a déduit trois types de marchés efficients, reflétant en réalité, trois niveaux d’efficience : 

  • La forme faible d’efficience des marchés. Dans ce cas, les marchés sont dits efficients dans la mesure où leurs prix intègrent l’ensemble de l’information passée sans erreurs.
  • La forme semi-forte, où les prix des actifs financiers, en plus d’intégrer les informations passées, intègrent l’ensemble de l’information publique dans l’évaluation des prix. L’information est dite publique lorsqu’elle est disponible gratuitement, et librement consultable.
  • La forme forte intègre, en plus des deux précédents niveaux, l’ensemble de l’information privée, c'est-à-dire payante car dissimulée, concernant les prix des actifs.

Fort de ses découvertes théoriques, Fama entreprit une série de tests empiriques l’amenant à conclure en 1966 que les marchés s’adaptent rapidement à l’apparition d’informations nouvelles, de telle sorte qu’il n’existe que très peu de possibilités de générer un profit de spéculation grâce à la détention d’informations nouvelles. Ainsi, les marchés tendent vers un état d’efficience. Cette hypothèse sera mise en doute par Fama lui-même dans les années 1990 lorsqu’il reconnaitra que l’évolution des marchés financiers depuis les années 1960 ne va pas dans le sens de l’efficience.

Dans quelles mesures les agents influencent-ils ces valeurs ?

C’est lors de l’émergence des critiques ayant suivi l’énonciation de la théorie des marchés efficients de Fama que Robert Shiller s’est démarqué en axant sa critique sur l’aspect psychologique et comportemental des agents. C'est l’hypothèse de rationalité des agents, centrale dans  la théorie des marchés d’efficience, que Shiller contredira théoriquement puis empiriquement dans les années 1980. Ce dernier montre que l’irrationalité des agents rend les prix des produits financiers trop fluctuants sur le marché pour que l’on puisse parler d’une hypothétique efficience. Suite aux tests empiriques réalisés dans les années 1980, Shiller avance l’idée de surréaction des actifs à l’apparition d’une nouvelle information sur le marché. Cette surréaction crée des mouvements de prix (volatilité des prix) trop importants pour que les marchés financiers puissent être qualifiés d’efficients. Shiller explique cette volatilité par la présence de comportements irrationnels des agents sur les marchés. La théorie des bulles rationnelles reposant sur le comportement moutonnier des agents d’un marché illustre bien l’idée de Shiller. La finance comportementale est née.

Quelle place à la vérification empirique ?

 Le débat sur l’efficience du marché n’aurait pu connaître de telles avancées  ces 30 dernières années sans le développement d’outils mathématiques et statistiques davantage précis. Ces mêmes vérifications empiriques ont transformé le débat d’idées en débat de données. C’est ici qu’intervient le troisième nominé : Lars Peter Hansen. Hansen a développé tout un pan de l’économétrie en généralisant des méthodes d’estimation au premier rang desquelles on peut placer la méthode des moments généralisés et la méthode des variables instrumentales généralisées (1982). Ces généralisations ont notamment permis d’abandonner certaines hypothèses restrictives rendant, par là même, ces modèles plus aptes à l’application. 

A une époque où l’État conservait une place prédominante dans l’économie a contrario d’une finance encore à l’état embryonnaire, Fama a remis au goût du jour la théorie néoclassique, en revisitant l’hypothèse de perfection de l’information et des marchés. Toutefois, rattrapée par le développement explosif de la finance dans les années 1980,  la théorie des marchés efficients dut se confronter à de sévères critiques reposant le plus souvent sur des preuves empiriques. Cette théorie, plus par le débat d’idées qu’elle a entrainé que par sa formulation initiale, permit à la communauté économique d’accroître considérablement sa compréhension des marchés financiers. C’est en ce sens que le jury du prix de la banque de Suède en la mémoire d’Alfred Nobel a trouvé  justifié de remettre cette prestigieuse distinction à ces trois économistes.

Jérôme Dollinger

Remerciements à Julien Grandjean pour sa relecture.

 

Posté par J.dollinger le 2013-10-20

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Salut !

 

Merci Jérôme pour cet article. Il est à la fois intéressant et profondément au goût du jour !
--> J'en profite pour tester les commentaires ! :)

 

Bravo !

 

Rémi.

Posté par La crevette le 2013-10-22

Bel article !

Posté par m.cremel le 2014-12-08

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