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Grèce : quand l'analyse économique se saisit de la science politique

La situation actuelle de la Grèce fait la Une de tous les journaux à la fois papier et télévisés. C'est une situation de crise économique qui touche la société grecque et ses habitants. Si la situation actuelle de la Grèce importe tant c'est parce qu'elle a un impact sur les pays qui l'entourent et notamment les membres de l'Union Européenne, qui lui ont prêté des fonds qu'elle est dans l'incapacité de rembourser. Mais les difficultés rencontrées actuellement par le peuple grec importent également pour son propre développement, sa propre survie. En effet, si la Grèce fait face à une crise économique, elle pourrait également devoir affronter une crise politique. Et c'est exactement ce qui nous importe ici. Nous allons en effet nous intéresser aux les liens entre économie et politique. 

C'est par le truchement du travail d'Adam Przeworski que nous allons tenter de proposer une analyse un peu différente de celles que nous pouvons retrouver dans les médias actuellement.

Dans un papier intitulé Self Enforcing Democracy, publié dans le Handbook of Political Economy d'Oxford, Adam Przeworski traite de la démocratie et de son maintien dans les pays qui ont décidé de l'appliquer. 

Dans son travail, l'économiste traite des moyens mis en place et également des possibilités qui existent pour qu'une démocratie subsiste et qu'elle résiste à une apparition de la tyrannie. Il pose un modèle simple et en retire quelques conclusions, que nous allons ici évoquer très brièvement. Tout d'abord pour bien comprendre ces conclusions, revenons sur les quelques hypothèses de départ qui ont permis la mise en place de son modèle. 

L'auteur étudie la mise en place d'élections dans un pays où deux partis politiques coexistent : un parti représentant les individus les plus pauvres et un parti représentant les individus les plus riches. Ces élections ont pour objet le système de redistribution souhaité par les individus. En fonction des résultats de l'élection chaque parti décide de s'y plier ou d'envisager l'établissement d'une dictature. Si une dictature est mise en place par le parti représentant les individus riches, alors rien ne sera redistribué. Si c'est le parti représentant les individus pauvres qui installe une tyrannie, alors la redistribution se voudra égalitaire. Cependant le coût d'établissement de la dictature correspond à une perte de liberté et donc à une désutilité au sens de Amartya Sen. 

La fonction d'utilité du revenu est concave. Une hausse marginale du revenu quand celui-ci est déjà élevé importe donc peu.

À partir de ces hypothèses, l'auteur explique que dans un pays où les revenus sont élevés, un gain marginal de revenus permis par une dictature ne compenserait pas la perte de liberté. De ce fait, la démocratie mise en place perdurerait. Cependant la situation serait diamétralement opposée dans les pays pauvres. En effet une hausse des revenus par habitant serait bien plus importante que la perte de liberté entraînée par la mise en place de la tyrannie. La démocratie serait donc en danger. 

Alors certes la Grèce n'est pas un pays pauvre, elle est un pays développé qui fait partie de l'Union Européenne. Cependant si l'on prend en compte les effets d'une crise économique, la situation politique du pays pourrait être mise en danger. En effet avec ce point de vue, les crises économiques pourraient menacer la démocratie. Elles peuvent en effet avoir un impact sur la croissance comme nous le savons tous mais surtout - ce qui nous intéresse ici - sur les revenus des individus. La crise économique, si elle fait passer le revenu par individu sous un certain seuil, peut expliquer l'émergence de forces antidémocratiques dans un pays.

Si ce fameux seuil n'est pas à proprement parler connu, nous pouvons nous demander si la plus vieille démocratie au monde n'est pas sur le point de disparaître sous les coups de partis à la fois d'extrême droite et d'extrême gauche, qui font en sorte de jouer sur les peurs du peuple grec en instaurant une sorte de régime qui s'éloigne petit à petit de la démocratie telle qu'on l'envisage. En restant membre de l'Union Européenne, la Grèce peut ainsi faire en sorte d'éviter un tel avenir à son pays en ce sens que les règles de l'Union Européenne interdiraient bien évidemment la mise en place d'une dictature en son sein. La question du maintien de la Grèce au sein de la zone Euro et de l'Union Européenne est donc plus large qu'une question simplement économique ou géopolitique. C'est une question de politique intérieure, une question qui a trait à l'avenir d'un pays qui a montré l'exemple en termes de démocratie et de liberté des siècles durant.

 

Julien Grandjean

Posté par JG le 2015-06-30

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Bravo super article !  Tout est donc une question d'utilité  :)

Posté par BucheronSauvage le 2015-07-01

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