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Forum énergie (2015)

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NOUS le pensons, donc CELA sera !

Préambule

NOUS le pensons, donc CELA sera ! Ainsi pouvons-nous paraphraser l’effet pygmalion, destiné aux domaines de la psychologie sociale. L’économie, elle, utilise d’autres qualificatifs, à l’instar de la fameuse prophétie auto-réalisatrice. Dans les deux cas, une entité – un corps physique ou social – se verra imposer une idée à laquelle elle va, en partie inconsciemment, adhérer.

Il semble que c’est la principale conclusion à laquelle mène le Forum énergie organisé le 22 octobre 2015 à l’université Paris-Dauphine. Le rassemblement autour de la problématique « COP21, frein ou moteur de la croissance ? » s’est effectué enplusieurs tables rondes où étaient conviés économistes, chefs d’entreprises et de fonds d’investissement, personnalités politiques. La COP21 marchera… Parce que l’optimisme est de rigueur, parce que même les entreprises (Xavier Huillard, Président directeur général de Vinci) et fonds d’investissement admettent l’importance des enjeux environnementaux, bref, parce qu’il en sera ainsi !

Outre cet aspect prophétique qui émergea peu à peu au cours de la discussion, il faut toutefois souligner que le Forum a soulevé un nombre important d’enjeux et de défis majeurs. Nous essayons ici de rassembler les quelques idées centrales. 

Environnement et géopolitique

Sûrement moins courtoises que les radiations de Tchernobyl, les émissions de gaz à effet de serre n’ont pas la bienséance de s’arrêter aux frontières. Le dérèglement climatique est une pollution plus globale :les « pollueurs » et les « pollués » ne sont pas systématiquement les mêmes. Ainsi le nombre de réfugiés climatiques risque-il de s’accroître dans les décennies à venir. Les Maldives vont disparaître, le désert de Gobi menace d’engloutir Pékin et le Sahara de s’étendre peu à peu sur des terres habitées… Les bouleversements risquent eux aussi de traverser les lignes de démarcation politiques. Il faudra, dans un avenir proche, être capable de trouver des solutions pérennes à ce déséquilibre.

Les ressources énergétiques représentent une véritable manne budgétaire pour un certain nombre de pays. L’intuition nous ferait penser que des ressources énergétiques abondantes et bon marché se traduisent aussi par un pouvoir diplomatique fort. Or, comme le rappelle le professeur d’économie Dominique Moisi, le lien est moins évident qu’il semblerait. En effet, la situation actuelle peut nous éclairer : cependant que les Etats-Unis découvrent des réserves colossales les rendant autonomes énergétiquement, il apparaît que la Russie gagne en puissance. Pourtant, le baril de pétrole se vend en-deçà du point mort russe, c’est-à-dire que la Russie ne peut vendre son pétrole qu’à perte. Le poids du passé – invasions de l’Irak et guerre en Afghanistan – paraît plus lourd que les ressources énergétiques et leurs prix dans la balance diplomatique.

Comme l’indique le professeur d’économie Patrice Geoffron, produit intérieur brut (PIB) et émissions de dioxyde de carbone sont, depuis 200 ans, positivement corrélés. L’un n’augmente pas sans l’autre. Changer ce processus peut s’avérer particulièrement difficile. Toute production ne nécessite-t-elle pas une consommation d’énergie ? Pourtant, si l’on se limite à l’union européenne, la corrélation a été inversée depuis une trentaine d’années. En effet, le PIB s’est accru et les émissions de dioxyde de carbone ont baissé. Finalement, si cela prouve que le lien – supposé intime depuis la première révolution industrielle entre rejet de dioxyde de carbone et production – peut être brisé, alors un grand pas en avant est déjà fait !

Comment sortir de la trappe à pollution ?

Comme il est indiqué dans le rapport Stern-Calderon[1], limiter le réchauffement climatique suppose de supporter un coût – relativement limité – à court terme afin d’éviter de colossales dépenses dans un avenir plus lointain, de l’ordre de 5 à 20% du PIB mondial. Il faut maintenant en être conscient. Par exemple, cela peut se traduire par une diminution drastique des subventions aux énergies fossiles au profit des énergies renouvelables (respectivement, les énergies sont subventionnées à hauteur de 463 milliards de dollars et 77 milliards de dollars dans le monde). Dans le secteur du transport, suivant les dires de Florence Parly, directrice générale déléguée de la Société national des chemins de fer français, nous pourrions envisager des subventions supérieures accordées pour le ferroviaire au détriment du routier.

Outre une réorientation des subventions, l’Etat pourrait aussi profiter du très faible coût de l’argent pour investir massivement dans des infrastructures économes en énergies. Le parc immobilier public est, selon Xavier Huillard, un véritable gouffre énergétique. Cela nécessite des politiques expansionnistes qui risqueront d’enfreindre le sacro-saint traité – quoiqu’inexorablement violé – de Maastricht. Oseront-ils ? Il faut noter, comme l’indique Burda[2] que l’Allemagne réfléchit elle-aussi à effectuer ce type de dépense-investissement.

Si l’Etat a un rôle déterminant à jouer dans la lutte contre les problèmes environnementaux, les entreprises, notamment les groupes industriels et fonds d’investissement, et les citoyens doivent eux aussi être des acteurs majeurs. Il est de notoriété publique que la société civile est intimement consciente des enjeux environnementaux, en attestent les précurseurs, tels les organisations non gouvernementales Greenpeace ou WWF créées respectivement en 1971 et 1961.

Qu’en est-il des entreprises ? Clamandieu, président du comité exécutif de Solvay, a rappelé que ce sont généralement les entreprises dont les activités polluent le plus qui peuvent mener à des progrès notables, à l’instar de la fabrication de produits isolants, de voitures plus légères, etc. En outre, un responsable du fonds d’investissement Amundi a indiqué qu’une fraction importante des investissements se fait sur des portefeuilles « dé-carbonés » (l’investissement se cantonne aux entreprises faiblement émettrices de dioxyde de carbone) et que ces portefeuilles présentent globalement des résultats supérieurs autres. Dans des perspectives de long terme, cela peut s’expliquer par les réglementations potentielles à venir. Ces dernières risquent en effet d’être plus handicapantes pour les entreprises polluantes.

En somme, Etats, entreprises et citoyens ont tous intérêt à s’investir massivement dans la lutte contre la mosaïque de problèmes environnementaux auxquels nous faisons face et dont le dérèglement climatique n’est qu’une facette. Seul souhait partagé par certains, notamment par l’économiste Jean-Hervé Lorenzi et par le professeur d’économie Olivier Pastré : il faut que la COP21 permette de débattre du marché du carbone.

Vers une modification de notre système ?

Avant toute chose, Jean-Hervé Lorenzi estime que, dans les domaines énergétiques et environnementaux, c’est la transformation de la demande qui va moduler l’offre et non l’inverse. La demande d’énergie se modifiant, c’est l’ensemble du secteur qui se modifie, en l’occurrence en se décentralisant. Les emplacements de production sont plus épars et, bien que les capacités de stockage restent à améliorer, on parle de micro-grid. Ainsi que l’anticipe Gérard Mestrallet, Président directeur général d’Engie, les prix de l’énergie vont, à terme, baisser. C’est tout le marché de l’énergie qu’il va falloir repenser.

L’économiste Jacques Mistral va plus loin. Il évoque la possibilité d’une grande transformation pour faire face aux défis environnementaux. Allons-nous vers un nouveau modèle d’affectation des ressources ? L’économie de marché a dicté ses lois à l’économie de la nature, le rapport de force va-t-il s’inverser ? Il y a 70 ans, Polanyi écrivait déjà que la terre ne pouvait pas être un marché similaire à ceux de marchandises. Un peu à l’image d’une digue luttant férocement contre les marées, les marchés finiront peut-être par céder car la terre n’est pas une marchandise ordinaire. Dans les deux cas, l’Homme a surestimé la maitrise qu’il avait du milieu naturel.

Conclusion

La COP21 a transformé le « pessimisme de raison » prôné par Gramsci en un « optimisme »… Est-il raisonné ? C’est peut-être la principale question à se poser actuellement. Le Forum énergie fut riche d’arguments étayés par des personnalités travaillant dans une pluralité de domaines. Néanmoins, excepté l’Ambassadeur du Maroc en France, il n’y avait aucun représentant de nations hors-occident. Il est donc à craindre que cet optimiste était quelque peu européocentré. Nous verrons bien !  

 

Rémi Viné

 

 

[1] Rapport sur le changement climatique et son impact sur la croissance:

http://2015.newclimateeconomy.report/misc/downloads/

[2] Voir l’article de Burda: http://www.voxeu.org/article/dispelling-three-myths-economics-germany

 

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Super article Rémi, merci !

Posté par ArnaudD le 2015-10-28

Très bon article mais je suis pas tout à fait d'accord avec le point suivant "Ainsi que l’anticipe Gérard Mestrallet, Président directeur général d’Engie, les prix de l’énergie vont, à terme, baisser."

Si on parle d'électricité, Jean-Yves Ollier, le Directeur Général de la CRE, a récemment indiqué lors d'une conférence à Toulouse que la facture d'électricité moyenne des français augmentera de 100 à 190 (pour les ménages se chauffant à l'électricité) euros d'ici à 2020. L'intégration des énergies renouvelables en plusieurs microgrids ne va pas faire baisser les prix de l'électricité car ces installations reste encore couteuses, bien que sur le marché mondial l'énergie solaire devient aussi compétitive que l'énergie nucléaire: autour de 50 dollars/MWh. En France, c'est encore loin d'être le cas (le climat étant nettement moins ensoleillé que dans d'autres pays, le rendement du solaire reste très moyen (même en intégrant le facteur carbone). Conscient que ce sont les comportements qui doivent évoluer et qui vont faire baisser la demande, je suis curieux de l'horizon "à terme" qu'utilise Gérard Mestrallet? 20 ans? 50ans? Certaines centrales nucléaires doivent fermer et je pense que l'offre s'ajustera à la demande, qui il faut le rappeler, n'a cessé d'augmenter ces dernières années: le "pic" (demande maximale au cours d'une période) était de 80GW en 2002, de 89GW en 2007 et de 102GW en 2012. Merci encore Rémi pour cet article :)

Posté par m.cremel le 2015-10-29

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